Les véritables origines de la commission d’enquête parlementaire sur les “sectes”

Il faut remonter à 1992, pour découvrir les origines de la commission d’enquête parlementaire. Cette année-là, un avocat fut surpris de recevoir un courrier de l’ADFI l’invitant à participer à une conférence à caractère juridique. Un ami de l’avocat, étudiant en droit, décida d’y assister et se rendit dans les locaux de l’ADFI.

Il ne s’agissait pas d’une simple conférence ouverte à tout public mais d’une réunion confidentielle où étaient débattus les moyens d’“éradiquer” certains mouvements religieux, selon les termes employés.

Le “problème”, comme l’expliqua d’entrée un avocat de l’ADFI, c’est qu’il n’existait aucune loi pour éliminer purement et simplement ces mouvements.

Un autre animateur de la conférence se présenta comme étant colonel de gendarmerie. Il s’appelait Jean-Pierre Morin et était instructeur dans une école militaire. Ce colonel collaborait avec l’ADFI depuis ses origines. Il entreprit d’exposer à ses invités ses théories et son plan. Il expliqua que les membres des “sectes” étaient victimes de “sujétion”. Il avait développé cette thèse dans Le viol psychique, un livre qu’il avait écrit en 1978.

Des théories discréditées

Dans ce livre, il se présentait comme spécialiste en “psychologie des conflits”. L’agressivité de l’homme était comparée à celle de l’animal défendant son territoire. La guerre était décrite comme “instinctive”, “donc inéluctable”. Elle pouvait prendre la forme d’un complot fomenté par un ennemi intérieur ayant recours au “viol psychique”.

L’une des tactiques de l’“ennemi”, expliquait M. Morin dans son ouvrage, était de placer des individus préalablement soumis à ce viol psychique à la tête de médias et d’institutions politiques. M. Morin expliquait que les services de police éprouveraient “les plus grandes difficultés à fournir la preuve matérielle de la manipulation par lavage de cerveau”.

À la fin du livre, le colonel Morin proposait une série de contre-mesures radicales. L’une d’entre elles prévoyait “l’interdiction dans la rue et les lieux publics de toutes quêtes au profit d’oeuvres charitables quelles qu’elles soient”.

M. Morin ignorait que la communauté scientifique dans son ensemble avait depuis longtemps discrédité les théories de “manipulation mentale” ou “lavage de cerveau”. Les théories en question étaient trop vagues. Leur principal défaut était qu’elles ne reposaient sur aucune preuve.

Le colonel poursuivit son exposé dans la conférence de l’ADFI. Les mouvements religieux minoritaires devaient être combattus avec les techniques des services secrets. Des fonctionnaires utiliseraient les médias pour diffuser des rapports alarmistes dans le public afin de créer un climat de peur. Cela apporterait un “soutien” aux mesures adoptées contre les “sectes”.

En 1993, soit environ un an après cette conférence, M. Morin fut nommé conseiller technique d’un organe de réflexion rattaché au Ministère de l’Intérieur, l’Institut des Hautes Etudes pour la Sécurité Intérieure (IHESI) (voir planche 3).

Un rapport confidentiel

M. Morin participa au groupe d’étude de l’IHESI “sur le phénomène des sectes”. Cinq ans plus tard, en 1998, le colonel sera nommé au conseil d’orientation de la MILS, la Mission interministérielle de lutte contre les sectes.

Le directeur du groupe d’étude de l’IHESI était un certain Jean Albouy. Cette personne était l’assistant du député Jacques Guyard, qui devait proposer plus tard la création à l’Assemblée nationale d’une commission d’enquête parlementaire sur les “sectes”. Lorsque ladite commission fut créée, Jacques Guyard en devint le rapporteur.

Le groupe d’étude de l’IHESI sur les “sectes” était essentiellement composé de fonctionnaires de la police et des services de renseignement. Aucune place n’était prévue pour des chercheurs universitaires ou des professionnels indépendants spécialistes des mouvements religieux. Le travail de l’IHESI était secret. Le groupe d’étude a produit un nombre d’exemplaires limité de son rapport final et n’a jamais communiqué son contenu au grand public.

Le rapport de l’IHESI a été rédigé par le directeur du groupe de réflexion, Jean Albouy. Ce dernier avait consulté diverses sources. En voici quelques-unes:

  •  le responsable de la section des “sectes” aux RG;
  • des représentants de l’ADFI, l’Association pour la défense des familles et de l’individu
  • des représentants du CCMM, le Centre contre les manipulations mentales;
  • un psychiatre du nom de Jean-Marie Abgrall. Cette personne allait plus tard être entendue en qualité d’“expert” par la commission d’enquête parlementaire. Elle allait être aussi nommée au conseil d’orientation de la MILS, la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, en 1998.
La préface du rapport final fut rédigée par Alain Vivien, Ce dernier avait été l’auteur du premier rapport sur les “sectes” paru en France, en 1983. Alain Vivien allait prendre la présidence de la MILS en 1998.

De toutes les personnes qui viennent d’être citées, aucune ne possède, à notre connaissance, de formation universitaire couvrant le domaine des religions.

Une propagande pseudo scientifique


En 1995, M. Abgrall avait fait sensation au cours d’une émission télévisée étrangère nommée “Pearl River Entertainment”. Il déclara : “Si quelqu’un de ma famille était pris dans une secte, je pense que j’agirais comme Rambo : je prendrais un fusil mitrailleur, j’irais dans la secte, je prendrais mon parent, je l’emmènerais avec moi et je tuerais tous ceux qui m’interdiraient de l’attraper”. Comme le colonel Morin avec le “viol psychique”, Jean-Marie Abgrall soutenait que les nouveaux mouvements religieux avaient recours à la “manipulation mentale”. Les théories interchangeables de J.M. Abgrall ou de J.P Morin, ont été systématiquement invalidées par des psychologues et des sociologues à partir d’études cliniques et d’enquêtes quantitatives.

En février 2002, le Dr Dick Anthony, éminent psychologue américain, témoigna devant la justice française. Il déclara : “Les déclarations de témoins soutenant la thèse du lavage de cerveau réalisé par des sectes, comme celles du Dr Abgrall dans le cas présent, ne sont pas retenues par les tribunaux américains, parce qu’elles sont considérées comme une propagande pseudo-scientifique ayant pour objet d’inciter à une discrimination religieuse, et non comme reposant sur un fondement authentiquement scientifique”. Dans un article intitulé Mouvements religieux et actions fondées sur le lavage de cerveau : appréciation des témoignages essentiels, publié en 1990, le Dr Anthony montre que cette théorie ne repose pas sur une recherche systématique concernant les nouvelles religions, mais transpose simplement la théorie pseudo-scientifique du lavage de cerveau développée par la CIA sur le terrain d’une attaque idéologique des nouvelles religions. Cette théorie de la CIA avait été conçue à l’origine comme un outil de propagande pour expliquer pourquoi les prisonniers de guerre coréens semblaient se convertir au communisme lorsqu’ils étaient emprisonnés. L’auteur conclut qu’il a été démontré, de façon convaincante, que cette théorie “s’avère fausse, par des recherches scientifiques largement reconnues sur les pratiques d’endoctrinement communiste en Corée du Nord et en Chine”.

Roger Ikor, fondateur du CCMM, qui fut lui aussi consulté pour l’étude de l’IHESI, haïssait toutes les religions. En Décembre 1980, il déclarait dans Les cahiers rationalistes “Si nous nous écoutions, nous mettrions un terme à toutes ces billevesées, celles des sectes mais aussi celles des grandes religions”.
La déclaration de Roger Ikor au journal L’Unité le 5 février 1981 fait écho à celle de Jean-Marie Abgrall : “On ira f. . . la m... dans ces antres de mort que sont les sectes. Flanquer en l’air les restaurants macrobiotiques, les centres Krishna et autres. A ce moment là, les pouvoirs publics y prêteront peut-être plus d’attention”.

Alain Vivien reprit le flambeau et succéda à Roger Ikor en 1997, occupant la présidence du CCMM avant que le Premier ministre, Lionel Jospin, ne le nomme à la tête de la MILS l’année suivante.

La caution parlementaire

Ainsi, une poignée d’individus, dans la mouvance du colonel Morin, avait conçu une stratégie. Mais une stratégie, même consignée dans un rapport, n’a pas la valeur d’un imprimatur parlementaire. Il fallait une commission officielle pour conférer aux travaux et aux propositions l’aspect d’un travail parlementaire.

En coordination avec l’ADFI, le député Jacques Guyard fit rapidement voter la création d’une commission d’enquête parlementaire. En réalité, aucune information préalable n’avait été donnée aux membres de l’Assemblée nationale. La plupart des députés, partis dans leurs circonscriptions, ne surent rien de cette résolution si ce n’est quel parti l’avait “soutenue”.

M. Guyard et l’ADFI s’inspirèrent aussi du rapport Vivien sur les “sectes” de 1983, négligeant le fait que la Fédération protestante de France et l’Eglise catholique l’avaient à l’époque fortement critiqué. Des sociologues avaient aussi condamné ce rapport, qualifié de “littérature d’amateur” par Jean Séguy dans le magazine protestant Réforme.

Très peu de personnes connaissaient la genèse de la commission d’enquête parlementaire. Sa création fut votée le 29 juin 1995 par une poignée de députés.